Interview exclusive avec Léticia Ibanez, lauréate du prix Pierre-François Caillé 2023
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Interview exclusive avec Léticia Ibanez, lauréate du prix Pierre-François Caillé 2023

par Communication SFT

le 12 décembre 2023

Mais qui est Léticia Ibanez, lauréate du Prix Pierre-François Caillé de la traduction 2023 pour sa traduction du tamoul de La Sterne rouge d'Antonythasan Jesuthasan, publié aux éditions Zulma ? Pour le découvrir, nous vous proposons cette interview exclusive… ⁣

SFT – Pouvez-vous nous parler de votre parcours ? Comment êtes-vous devenue traductrice vers le tamoul ? Quelle a été votre première expérience dans le secteur ?

Léticia Ibanez – J’ai eu une formation littéraire classique. J’ai fait une khâgne, j’ai passé l’agrégation de lettres modernes, et puis j’ai repris des études de tamoul il y a 15 ans environ, de la première année jusqu’au doctorat. Quand j’ai rédigé mon mémoire de master 2 sur l’œuvre d’un styliste nommé La.Sa. Ramamritam, j’ai dû traduire de nombreux extraits pour fournir les exemples. C’est à ce moment que j’ai découvert à quel point j’aimais faire ce travail.

SFT – Ces études de tamoul, vous les avez entreprises au départ pour apprendre cette langue et sa littérature, et non dans le but de traduire, n’est-ce pas ?

Léticia I. – Tout à fait. Je souhaitais avant tout faire de la recherche et jusqu’à date récente, je le confesse, je lisais des œuvres du monde entier sans prendre la mesure du rôle du traducteur comme intermédiaire entre le texte-source et les lecteurs étrangers. Cela étant, je me souviens d’avoir été éblouie dans ma jeunesse par la traduction des poèmes de John Donne par Jean Fuzier et Yves Denis. Une telle virtuosité force le respect, même chez ceux qui ne s’intéressent pas spécialement à la traduction. Je me suis rendu compte du rôle du traducteur en tant qu’intermédiaire entre le texte source et les lecteurs étrangers, de l’importance de son travail essentiel malgré la méconnaissance qui entoure ce métier.

SFT – La Sterne rouge est-elle votre première traduction de roman ?

Léticia I. – Oui ! Avant ce projet, je n’avais traduit que des textes courts : une vingtaine de nouvelles de Mauni, l’auteur sur lequel j’ai fait ma thèse, une novella d’Imayam intitulée Le Père, qui a été publiée aux éditions Caractères, puis deux nouvelles pour le recueil Nouvelles de l’Inde du Sud, paru chez Magellan. Le projet était coordonné par Dominique Vitalios, une grande traductrice du malayalam, de l’anglais et de l’indonésien. C’est notamment grâce au travail fait avec Dominique, puis grâce à celui réalisé avec Laure Leroy (fondatrice et directrice des éditions Zulma) et Évelyne Lagrange (éditrice, responsable de la fabrication et de la coordination éditoriale chez Zulma) sur La Sterne rouge, que j’ai changé de posture. Avant cela, je traduisais pour un public d’indianistes, de fins connaisseurs des langues et cultures d’Asie du Sud. Les textes littéraires en traduction leur apportent un éclairage singulier sur un univers qu’ils connaissent déjà. C’est tout autre chose de traduire pour le grand public et à cet égard, Dominique et Laure sont vraiment deux rencontres essentielles pour moi.Travailler à leurs côtés m’a permis d’’adopter le point de vue du lecteur francophone non spécialiste pour qui le seul accès au texte va être la traduction. Elles m’ont guidée, chacune à sa manière, pour faire en sorte que le lecteur non spécialiste entre le plus naturellement possible dans un univers très éloigné du sien. Il faut se demander ce que l’auteur aurait écrit s’il s’était exprimé en français. Dans les faits, quand on traduit du tamoul, cela revient à changer parfois les structures des phrases, retravailler leur enchaînement et faire l’ellipse d’un certain nombre de compléments circonstanciels.

SFT – Justement, quelles sont les grandes différences linguistiques entre le tamoul et le français ? Qu’impliquent ces différences en matière de traduction ?

Léticia I. – Le tamoul est une langue qui s’accommode volontiers, comme beaucoup de langues indiennes, des répétitions. C’est aussi une langue dont la syntaxe est très éloignée de la nôtre, au sens où l’action principale se trouve à la fin de la phrase, après les compléments circonstanciels. Par exemple une phrase dont la traduction littérale serait : « S’étant levé et ayant mangé son petit-déjeuner, il partit au travail » capture tout un processus dont l’action principale est l’aboutissement. Mais en français, on ne peut pas multiplier les phrases comme celle-là !

SFT – Comment en êtes-vous venue à traduire ce roman, La Sterne rouge ? Est-ce vous qui avez trouvé ce texte puis l’avez proposé à l’éditrice ? Est-ce l’éditrice qui vous a contactée ?

Léticia I. – C’est une commande de Laure Leroy qui m’avait demandé au départ de traduire un autre roman d’Antonythasan Jesuthasan, Box, sur les lendemains de la guerre civile dans un village tamoul sri-lankais. C’était en 2019. Quelques mois plus tard, l’auteur a publié son quatrième roman, Icca. Laure a senti qu’il serait sans doute plus accessible au lecteur français. En lisant le livre, je me suis dit effectivement qu’Icca marcherait sans doute mieux que Box. Voilà comment ça a commencé.

SFT – …Et c’est devenu La Sterne rouge ! Après avoir traduit plusieurs nouvelles et une novella, comment avez-vous abordé la traduction de votre premier roman ? Était-ce différent de vos précédentes expériences de traductrice ?

Léticia I. – Traduire un roman, c’était mon Graal et je n’en revenais pas qu’on m’ait confié un si beau texte. À cette époque, je n’avais aucune publication à mon actif, c’est-à-dire en un sens pas de légitimité avérée. Je sentais vivement la responsabilité qui était la mienne et l’angoisse, aussi, de ne pas bien la remplir.

SFT – Qu’est-ce qui a fait que Laure Leroy ait fait appel à vous pour traduire La Sterne rouge ? Vous connaissiez-vous auparavant ?

Léticia I. – J’ai rencontré Laure en 2017, au festival VO-VF de Gif-sur-Yvette, à l’occasion d’une table ronde sur les littératures tamoules. J’y intervenais en tant que doctorante, pour présenter la modernité littéraire tamoule. J’ai donc été très surprise que Laure m’appelle deux ans plus tard !

SFT – Vous avez mis un an et demi à traduire ce livre. En parallèle de vos activités de traductrice, vous exercez également en tant qu’enseignante à temps plein. Comment vous êtes-vous organisée pour mener à bien votre mission ?

Léticia I. – J’y ai consacré tout mon temps libre et toutes mes vacances. Tout mon temps personnel qui n’était pas consacré à la famille ou aux enfants allait à la traduction.

SFT – La Sterne rouge dépeint certaines scènes d’une extrême violence. La traduction de ce roman a-t-elle eu un impact psychologique sur vous, pendant tout le temps où ce texte vous a accompagnée, ou avez-vous réussi, finalement, à prendre une certaine distance par rapport à ce que vous traduisiez ?

Léticia I. – Les deux. La violence vous frappe de plein fouet quand vous découvrez le texte, mais c’est moins évident au fil des relectures. La répétition a pour effet de la banaliser. On travaille le texte comme un objet esthétique, on se concentre sur la manière la plus juste de le traduire. Ce qui m’a beaucoup marquée, en revanche, c’est l’originalité des métaphores. Traduire La Sterne rouge m’a ouvert les yeux sur la beauté du style d’Antonythasan Jesuthasan, l’un des meilleurs écrivains tamouls de sa génération.

SFT – À propos de votre relation avec l’auteur, comment cela s’est-il passé ? Avez-vous pu lui poser toutes vos questions ? Et avez-vous reçu toutes les réponses attendues ?

Léticia I. – Antonythasan Jesuthasan a toujours été très disponible et serviable, même quand il était en tournage ou occupé par d’autres missions. Nous avons d’abord échangé par mail. Une fois le confinement terminé, nous nous sommes vus en personne. En plus de m’avoir expliqué certains passages dialectaux, il m’a fourni des éclairages précieux sur le déroulement de la guerre civile et la culture des Tamouls de l’est du Sri Lanka.

SFT – Malgré toutes les questions que vous avez pu poser à Antonythasan Jesuthasan et les réponses qu’il vous a apportées, y a-t-il eu certaines fois où vous vous êtes demandé si vous alliez réussir à rendre compte, le plus fidèlement possible, de tel ou tel passage ?

Léticia I. – Tout le temps ! Et je pense que je serais encore en train de refaire le travail s’il n’y avait pas eu de date butoir. Je dirais qu’un des grands défis posés par la traduction de ce texte était de rendre la variété des styles, car le roman offre une mosaïque de citations, authentiques ou inventées : des chansons populaires, politiques ou de kuttu, un tract guévariste, un extrait du Coran, un récit borgésien… Et last but not least, il fallait parvenir à une narration aussi fluide que celle proposée par le texte original. Quand on traduit depuis une langue aussi différente que le tamoul, on est moins soumis à la tentation du calque. C’est un avantage et en même temps un défi en termes de reformulation.

SFT – Une fois la première version de votre traduction livrée, comment vous êtes-vous sentie ? Libérée ? Délivrée ?

Léticia I. – Libérée, délivrée pendant 24 h, parce que j’avais aussi des articles à écrire. Quelques mois plus tard, les épreuves sont arrivées. Cela m’a permis de revenir sur mon travail avec un peu plus de recul.

SFT – Comment s’est déroulé ce travail de correction d’épreuves ?

Léticia I. – Laure et sa collaboratrice, Évelyne Lagrange, m’ont renvoyé le texte avec des passages à reformuler voire à couper. Elles ont également attiré mon attention sur la nécessité d’adapter certains aspects du texte. En effet, un lecteur francophone peut se sentir accablé par la longueur des noms tamouls, par toutes les références culturelles, par l’exotisme des noms. Notre objectif était que ce foisonnement ne devienne pas un obstacle à la lecture. Par exemple, nous avons remplacé par des périphrases certains noms de lieux ou de personnages pourvus d’un rôle mineur dans l’intrigue. Ce travail sur les épreuves a été très formateur pour moi. J’ai adoré !

SFT – Comment vous êtes-vous sentie lorsque votre éditrice vous a dit que vous étiez parvenus à la version finale ?

Léticia I. – Je me suis sentie libérée mais je m’étais juré de ne plus lire le texte pour ne pas avoir de regrets. Je me suis tenue à cette résolution jusqu’à ce qu’il faille faire la promotion du livre, en parler dans les festivals, dans les médiathèques… Là j’ai bien dû relire certains passages, notamment aux côtés de l’auteur, Antonythasan Jesuthasan, que j’ai accompagné sur plusieurs évènements, en tant qu’interprète.

SFT – Si vous deviez résumer en quelques mots en quoi consiste le travail d’une traductrice, que diriez-vous ?

Léticia I. – Comprendre le texte écrit en langue originale et le faire comprendre le plus naturellement possible dans une autre langue, dans mon cas, le français.

SFT – Un dernier mot ?

Léticia I. – Les littératures contemporaines en langues indiennes sont un trésor dont quelques joyaux ont été rendus disponibles en français. Lisez Antonythasan Jesuthasan et Perumal Murugan (tamoul), Basheer (Malayalam), Gitanjali Shree (hindi) et Bhibhuti Bhushan Banerjee (bengali) !

par Communication SFT

le 12 décembre 2023

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