Histoire de la traduction

Du IVe au XIXe siècle

Le Moyen-Âge

À partir de la fin du IVe siècle et jusqu’à la prise de Constantinople (ex-Byzance, future Istanbul) en 1453, s’ouvre une vaste période où prédominent guerres et invasion, la naissance et la fin de royaumes barbares. Si pour être entendues certaines lois « barbares » doivent être traduites en latin, langue savante, l’activité intellectuelle est moindre, quoique nombre d’écoles monastiques (Boèce, Cassiodore) entretiennent une intense activité de traduction du legs grec vers le latin, dans un vaste travail de récupération et transmission des savoirs anciens. On notera également, dans l’empire romain d’Orient et sa capitale Constantinople, le travail des moines de l’église nestorienne pour traduire en syriaque (dérivé de l’araméen) la Bible, des textes philosophiques ou scientifiques grecs, qu’ils véhiculeront en Perse et jusqu’en Chine.

Un certain rebond viendra avec les Carolingiens et le règne de Charlemagne, stimulant les érudits de son royaume (Lombardie, Espagne, Grande-Bretagne comprises), pour un renouveau des arts et lettres, de l’écrit en langue latine et de l’encouragement des parlers en langues romanes vernaculaires (concile de Francfort en 794) qui prendront un net essor en France avec le concile de Tours (813) et le Serment de Strasbourg (842) et, en Angleterre, par l’activité d’Alfred de Wessex, poursuivie par l’œuvre du moine Aelfric.

Y feront écho les travaux de traduction menés par d’autres centres humanistes traduisant ou rédigeant en langues « vulgaires », que seront les « Florentins » Dante, Boccace, ou Pétrarque, les contributeurs de l’école de Chartres et surtout, au bas Moyen-Âge, ceux gravitant autour de Charles V, roi de France éclairé, fondateur en 1367 à Paris d’une librairie royale préfigurant la Bibliothèque nationale, où s’illustrent Nicolas Oresme, Jean Corbechon ou Simon de Hesdin pour véhiculer les savoirs anciens en langue française. Wyclif et Chaucer feront de même en Angleterre, assurant une transition du latin vers l’anglais vernaculaire, en passant par l’anglo-normand…

Focus

Jusqu’au VIIe siècle, le monde méditerranéen fut partagé entre l’influence latine (Saint-Empire et Église) et celle, hellénistique, de Byzance. L’expansion de l’islam, par les califats abbassides et ommeyades, héritiers de Mahomet (mort en 632), va modifier la donne et générer une intense activité de traduction d’œuvres scientifiques ou philosophiques, notamment du grec ou du syriaque vers l’arabe, en particulier à partir de la Maison de la Sagesse, fondée par Al-Mansour à Bagdad en 825, ou de Cordoue, en Espagne conquise. Cette intense et durable activité intellectuelle va régner dans les capitales arabes de l’époque et engendrer plus tard, dès le milieu du Xe siècle, un important mouvement de traduction, principalement de l’arabe vers le latin, dans un mouvement humaniste qui prit son apogée au XIIe siècle grâce à des érudits venus de toute l’Europe en Espagne, et que l’on a résumé sous l’appellation d’École de Tolède.

La Renaissance

Le mouvement intellectuel qui va secouer toute l’Europe à partir du XVe siècle est lié à un appel toujours plus grand vers la redécouverte des civilisation anciennes, grecques et latines, et cet humanisme est associé à la naissance de la philologie, visant à établir une édition critique des œuvres. Le rôle de la traduction sera ici considérable, d’autant que conjugué à deux innovations majeures : l’introduction du papier en Europe par les arabes, dont on améliore rapidement les propriétés pour supplanter le parchemin, et l’invention de l’imprimerie à caractères mobiles. On pourrait y rajouter la prise de Constantinople par les Turcs, qui vit refluer vers l’Occident, surtout l’Italie, nombre d’érudits byzantins et avec eux des trésors antiques… à traduire et à diffuser.

Le premier livre imprimé par Gutenberg en 1455 est une bible, la Vulgate de St-Jérôme. La généralisation du procédé sera foudroyante, comme l’émergence d’entrepreneurs opportuns, à la fois traducteurs, éditeurs et imprimeurs, tels que William Caxton à Londres, Alde Manuce à Venise, ou la dynastie Estienne à Paris (c’est sans doute à Robert Estienne, auteur du plus ancien dictionnaire français-latin connu que l’on doit, également en 1539, l’introduction du mot « traduire » en français, en lieu et place du « translater » utilisé jusque là). Sous leur impulsion, les bibliothèques vont partout enfler de nouveautés…

En France, le roi François Ier va, à partir de 1515, accélérer la politique culturelle propre à ses prédécesseurs de la Renaissance : il créé un enseignement des langues anciennes, sous l’influence de Guillaume Budé (son Collège Royal, futur Collège de France, accueillera de grands traducteurs parmi ses premiers élèves, tels Jacques Amyot*, et les poètes de la Pléiade, Baïf, Ronsard, Du Bellay). Le roi aide aussi à la traduction par commandes et aides et achève, par l’ordonne de Villers-Cotterêts, en 1539, la primauté et l’exclusivité du français dans les documents relatifs à la vie publique de son royaume, ce qui bien sûr amorce un élan de traduction du latin en langue vulgaire.

* : Sa traduction en français des Vies parallèles des hommes illustres de Plutarque, au milieu du XVIe siècle, livre de chevet de Montaigne, constamment rééditée depuis, a fait de l’auteur grec un véritable passeur de l’Antiquité à l’époque moderne.

Focus

En 1540, paraît une étude titrée La manière de bien traduire d’une langue en aultre, tenu pour premier véritable traité de la traduction en français. Son auteur, Étienne Dolet, né à Orléans en 1509, a fait ses humanités entre Paris, Padoue et Toulouse. Il devient correcteur à Lyon, travaille comme linguiste et philologue pour différents imprimeurs puis s’établit à son compte en 1538. Dolet a un caractère sanguin (il sera plusieurs fois incarcéré, notamment pour un meurtre accidentel qui lui vaudra une grâce royale) et est libre penseur : il choisit ce qu’il imprime, environ 80 titres dont une quinzaine de traduction, des almanachs populaires, des satyres sociales ou religieuses, mais aussi Rabelais, Erasme, Louis de Berquin et Clément Marot, deux « hérétiques ». Quand les ouvriers du livre se mettent en grève, Dolet les soutient ouvertement. Ce sont ses confrères revanchards qui vont le dénoncer à l’Inquisition pour nouvelles publications défendues (il a déjà subi un premier procès inquisitorial en 1542). Jeté en prison, il s’échappe, est repris. Son tort invoqué par les théologiens de la Sorbonne ? Une sur-traduction de l’Axiochus de Platon : Dolet ayant rajouté trois mots (« rien du tout ») dans un dialogue visant à montrer que la mort n’est rien (« après la mort, tu ne seras plus rien du tout »), il fut accusé de nier l’immortalité de l’âme après la mort et sera pour cela brûlé avec ses livres, place Maubert à Paris en août 1546…

La fin du XVe voit stagner la part des traductions dans la production éditoriale : la traduction dans son principe fait souvent l’objet d’attaques des auteurs de la Pléiade. Du Bellay, dans sa Défense et illustration de la langue française (1549), rejetant le principe d’une traduction poétique, fustige également le fait de traduire, comme on le fit tant à Rome, néglige la création littéraire originale.

Et puis l’Inquisition veille, (François 1er décédé ne protège plus les imprimeurs), l’Église catholique romaine étant critiquée de toutes parts, notamment par de grands humanisme tels Érasme (Éloge de la Folie, et surtout sa version du Nouveau Testament Grec, qui servira de base à la traduction allemande effectuée par Martin Luther) ou Jean Calvin : la Réforme est enclenchée, les guerres de religion s’annoncent.

Des classiques aux Lumières

François de Malherbe publie en 1616 une traduction de Tite-Live qu’il accompagne d’un avertissement, marquant un net revirement dans l’art officiel de traduire, où à quelques exceptions près, entre Moyen-Âge et Renaissance, l’enjolivure n’a pas été de mise. Lui cible les archaïsmes, cherche un style simple et clair loin de « la servitude de traduire de mot à mot ». La chasse aux insuffisances stylistiques dans la traduction semble plus au goût du pouvoir, qui souhaite faire flamboyer et rendre accessible la langue, qu’à celui du « collège ». Michel Ballard* note justement : « Traduire un auteur ancien au XVIIe siècle c’est poursuivre un acte d’écriture commencé dans l’Antiquité. C’est aussi l’adapter au goût du jour… ».

* : Histoire de la traduction, de Boeck, 2013.

Focus

Fondée en 1635 par Richelieu, l’Académie française promeut et encadre l’activité de traduction sous l’impulsion de Valentin Conrart. Parmi les académiciens, Nicolas Perrot d’Ablancourt va se dédier durant 25 ans, publiant moult traductions du grec et du latin (Arrien, Jules César, Cicéron, Homère, Plutarque, Tacite, Xénophon et bien d’autres) voire de l’espagnol. D’Ablancourt a exposé ses principes de traduction « libre » dans les préfaces de ses ouvrages. Il fait partie de ceux qui n’hésitent pas à censurer le sale, à adoucir le trop libre, à agencer les choses à l’air et la façon de son temps. Ces règles seront contestées, ou recadrées notamment par Gaspard de Tende (Règles de la traduction, 1660). Vers 1654, le grammairien Gilles Ménage dit d’une traduction de Perrot d’Ablancourt qu’elle lui rappelle une femme « qui était belle mais infidèle ». L’expression fera florès dans toute l’Europe. En 1911, Paul Claudel écrivit à propos d’un Tacite traduit par Perrot d’Ablancourt : « Pour moi l’idée que je me fais d’une bonne traduction, qui, pour être exacte doit ne pas être servile, et au contraire tenir un compte infiniment subtil des valeurs, en un mot être une véritable transsubstantiation. » Le débat sur la fidélité et l’infidélité dans l’art de traduire, qui donna lieu à une célèbre querelle entre Anciens et Modernes à l’Académie, est depuis lors toujours d’actualité.

L’essentiel de l’activité traductrice, partout en Europe et surtout en Italie, outre un flux continu d’adaptations d’œuvres antiques, portera, de la moitié du XVIIe jusqu’à celle du XVIIIe, vers des auteurs français : le théâtre classique (Racine, Corneille, Molière) les romanciers (L’Abbé Prévost, La Fontaine), les penseurs (Rousseau, Voltaire, Montesquieu, Diderot), les encyclopédistes (D’Alembert, Buffon) puis, dans une vague forte d’anglomanie, un réel engouement pour le théâtre de Shakespeare, les œuvres de Milton ou Pope, et bientôt celles de Daniel Defoe, Jonathan Swift. On notera aussi qu’avec le règne de Pierre le Grand, la Russie s’ouvre aux influences européennes à partir de 1682, où le tsar développe l’imprimerie, officialise la fonction de traducteur à l’Académie des sciences et promeut des règles de traduction « claire », notamment du Français, devenu langue de l’aristocratie. L’impératrice Catherine II poursuivra, en faisant réaliser un Dictionnaire comparé de toutes les langues et dialectes achevé en 1789.

Focus

L’idée de créer en France un corps d’interprètes pour les langues orientales semble remonter à 1248, sous la papauté d’Innocent IV. Mais il faudra attendre la création du Collège de France par François Ier, qui entretient de belles relations avec Soliman le Magnifique, pour que s’accélère le projet. En 1626, les capucins français ont repris l’initiative vénitienne d’envoyer de jeunes étudiants à Constantinople, les Giovanni di lingua, dans une école enseignant le français, le turc, le latin, l’italien et le grec vulgaire. Ici se forma le premier noyau de drogmans (ou truchements, ou interprètes) au service de la France. C’est finalement Colbert qui, sous le règne de Louis XIV, fonde en 1669 l’École des jeunes de langues, bientôt rattachée au Collège Louis-le-Grand. La longueur des formations, en France et à Constantinople, est telle que ce cursus peine à produire assez de compétences pour tous les besoins du royaume, ne seraient-ce que diplomatiques, en langues turque, persane ou arabe. Les pères missionnaires, jésuites notamment, seront fréquemment requis en supplétifs, mais eux-aussi seront souvent dévoyés par les entreprises de négoce, bien plus rémunératrices, rendant rare l’interprète de qualité…

Repères

  • Traduction du Coran : si la première traduction du Coran en latin, achevée en 1143, remonte à Pierre le Vénérable, l’impression de cette version n’intervient qu’en 1553. Jugée polémique, elle servira néanmoins à des traductions en italien, en allemand et en français (André du Ryer, 1647). Suivront des traduction plus sérieuses et complètes : celle de Maracci, à Padoue en 1698, la traduction anglaise de Sale (1734) puis celle française de Savary (1783).
  • Orientalisme : c’est en 1704 que sont traduits en français, par Antoine Galland (auteur en 1682 d’un Catalogues des histoires arabes, persanes et turques), les premiers tomes du conte Les Mille et une nuits. Pétis de La Croix, auteur d’un dictionnaire d’arménien, achèvera Les Mille et un jours en 1712, bien avant que Montesquieu ne publie ses Lettres persanes (1721) et Voltaire son Zadig (1747).
  • Après Plaute, Aristophane, Terence et Plutarque, Anne Dacier, née Le Fèvre, publie en 1711 et 1716, chez Rigaud, Paris, ses versions de L’Iliade puis de L’Odyssée d’Homère. Ces traductions, entre rupture et continuité des textes anciens, malmènent avec style la fidélité au texte source. C’est pourtant, dit-on, en son nom, que va naître le terme de traductrice, tant l’œuvre critique, érudite et moderne de cette femme a essaimé dans toute l’Europe des Lumières.
  • Observations sur l’Art de traduire par d’Alembert (1770).
  • 1774 : L’abbé Charles-Michel de l’Épée (1712-1789) publie Les Quatre Lettres sur l'éducation des sourds, formalisant le travail débuté en faveur de la langue des signes française (LSF) qui permettra un rayonnement et une diffusion de ces pratiques novatrices à l’étranger (Laurent Clerc, un sourd français, devient en 1817 le premier professeur sourd aux États-Unis). Il faudra cependant attendre 1965 pour qu’une association professionnelle d’interprètes pour sourds (gestuels et oraux) voit le jour (Registry of Interpreters for the Deaf, RID). En France, la loi Fabius de 1991 a donné aux parents d’enfants sourds le choix d’une éducation bilingue (LSF/français écrit) et celle du 11 février 2005 a reconnu la LSF comme langue à part entière, rendant obligatoire l’accessibilité en LSF des structures de droit commun. En 1993 s’est créé l’European Forum of Sign Language Interpreters (EFSLI).
Focus

Avant le XVIIIe siècle, l’essentiel de la création artistique dépend du mécénat (souvent sous forme de patente princière ou royale, attribuées aux auteurs ou imprimeurs et assorties d’un monopole de fait) ou des ressources propres des auteurs. Mais en 1709, la guilde des éditeurs-imprimeurs de Londres obtient le Statute of Anne, première loi fondatrice du droit patrimonial sur les œuvres artistiques qui donne à l’auteur d’ouvrages édités le droit exclusif de les imprimer à nouveau sur 21 ans (14 ans renouvelables une fois pour les nouveaux titres). Ce privilège vise à contrecarrer les libres traductions éditées dans les autres capitales européennes, qui accroissent la notoriété des auteurs, mais peu leur condition. En France, les imprimeurs-libraires-éditeurs ont de fait des droits de propriété sur les textes achetés à leurs auteurs. Si jusqu’alors la préparation de primes éditions suffisait à épuiser le marché, la vaste dissémination des écrits à l’ère des Lumières, facilitée par l’amélioration des techniques de composition/impression, va rendre plus profitable l’entreprise de réédition, partant celles des traductions. Aussi les premières demandes de protection contre la contrefaçon vont émaner des philosophes des Lumières eux-mêmes.

Lenglet du Fresnoy (1674-1755) lance l’idée d’une société de gens de lettres maîtrisant impressions et rééditions, idée reprise par Diderot dans la Lettre sur le commerce des livres (1763). En 1777, Beaumarchais fonde la première société d’auteurs, défendant leurs droits au profit, et s’oppose à la Comédie-Française. À la révolution, les lois de 1791 et 1793 accordent aux auteurs le droit exclusif de reproduction de leurs œuvres pendant toute leur vie puis aux héritiers pendant une durée de cinq ans. Balzac défendra le droit d’auteur dans sa Lettre aux écrivains du XIXe siècle du 2 novembre 1834. En 1838, avec notamment Victor Hugo, Alexandre Dumas et George Sand, il fonde la Société des gens de lettres, association destinée à défendre le droit moral, les intérêts patrimoniaux et juridiques des auteurs de l’écrit. Les différentes sociétés d’auteurs s’allieront en 1926 au sein de la Confédération internationale des sociétés d’auteurs et compositeurs (CISAC), qui regroupe en 2020, 232 membres dans 121 pays (dont la SACD).

Traduction, états-nations, colonisation

On peut considérer que les philosophies de Lumières, largement véhiculées sous forme traduites dans toute l’Europe, son épicentre traversé de multiples passerelles linguistiques, ont contribué à forger les états-nations, républiques ou empires, l’exaltation de nouvelles nationalités et l’une de leurs caractéristiques, la langue nationale parlée au sein de frontières bien définies. 

Centraux en Europe, et très concernés par ce mouvement, il faut ici citer quelques penseurs allemands marqués par le Romantisme, portés par le prestige de la littérature allemande qui va bercer toute l’Europe à partir de la fin du XVIIIe siècle. Parmi eux, nombre remarquent comme la traduction est un outil révélateur de son temps, possiblement porteur d’idéologie nationales…

Polyglotte, Gœthe (1749-1832) fut ainsi un grand traducteur : Cellini, Manzoni, Calderon, Voltaire, Mme de Staël, Diderot, et passionné par le sujet. Dans Maximes et réflexions, il écrira : « II faut considérer les traducteurs comme d’habiles entremetteurs qui nous vantent comme extrêmement désirable une beauté à demi voilée ; ils excitent en nous le désir irrésistible de connaître l’original. » Le texte du Divan occidental-oriental (1819) est un véritable traité de la traduction, que plus tard Walter Benjamin dans « La tâche du traducteur » (1923) citera avec éloge. Mais Benjamin, traducteur de Baudelaire et Proust, sera lui ici sans appel : « L’erreur fondamentale du traducteur est de conserver l’état contingent de sa propre langue au lieu de la soumettre à la motion violente de la langue étrangère […] La vraie traduction est transparente, elle ne cache pas l’original. » L’essence d’une réflexion sur la traduction culturelle… Dans cette idée, en 1830, Gœthe dira sur la traduction de son Faust par Gérard de Nerval : « dans cette traduction française, tout agit de nouveau avec fraîcheur et vivacité ».

Wilhelm von Humboldt, frère du célèbre savant géographe, ne fut pas de moindre influence : diplomate et écrivain comme son contemporain Chateaubriand, philosophe, linguiste, il publia Essai sur les langues du Nouveau Continent (1812), traduisit du grec Eschyle (Agamemnon, 1816), dans une fin de vie totalement dédiée à l’étude du langage. En témoigne cette œuvre fondatrice pour la linguistique et la traductologie modernes que fut, publiée par son frère à titre posthume, son traité La Différence de construction du langage dans l’humanité et l’influence qu’elle exerce sur le développement spirituel de l’espèce humaine (1836).

Focus

Madame de Staël, (né Necker, fille du ministre des finances de Louis XVI, diabolisé par pamphlets sous la Révolution française par faute d’être Genevois, protestant et banquier) fut chassée de Paris en 1803 après la parution de son premier roman, Delphine (1802), trop élogieux d’un certain libéralisme, trop libre aussi sur la condition féminine. Faisant l’apologie de la pensée allemande et de son théâtre, du protestantisme, de l’anglophilie, tout le contraire des idées de Bonaparte et des principes unificateurs de l’Empire. Son essai De l’Allemagne imprimé en 1810 sera saisi, pilonné, interdit, par les agents de Napoléon. L’écrivaine profitera de son exil pour voyager en Europe. En 1816, une revue italienne traduit son texte De la manière de traduire et de l’utilité des traductions, encensant les Modernes, les poésies anglaises et italiennes, et le rôle de la traduction dans une littérature transnationale, vivifiant les cultures par interaction. Son amant d’un temps, frappé d’exil en même temps qu’elle, Benjamin Constant, auteur de l’Adolphe et célèbre figure du libéralisme, depuis la Révolution jusqu’à la restauration, traduira en vers le Wallenstein de Schiller et De la Justice Politique de William Goldwin, qui ne sera édité que 170 ans après sa rédaction. 

Charles Dickens (1812-1870) est sans doute celui qui a le mieux dépeint l’essor industriel de l’Angleterre victorienne, l’entrée de l’Europe dans une nouvelle ère technique et économique, celle du libéralisme, du capitalisme naissant et de la misère des travailleurs (le Capital de Karl Marx ne sera traduit qu’en 1887, Zola au réalisme trop crû pour les Anglo-saxons sera traduit tardivement, et en Amérique sous le même pseudonyme de John Stirling qui fut utilisé pour la première traduction de Madame Bovary en anglais !). En avril 1856, l’éditeur Louis Hachette passe un accord avec un de ses anciens condisciples à l’École normale supérieure, Paul Lorain, ayant pour objet la traduction des œuvres complètes de Charles Dickens (dont il a acquis les droits) et décrivant en détail la procédure à suivre pour traduire ou faire traduire les œuvres du romancier anglais. Il s’agit de la première convention de ce type connue pour l’édition française, et qui assurera le succès de l’éditeur scolaire dans la littérature générale. L’achat de droits étrangers (y compris pour œuvres futures) représentait un réel investissement qui n’était économiquement possible que par le décret-loi de 1852, grâce auquel les auteurs étrangers disposent en France, y compris pour la traduction, des mêmes droits que les auteurs français. Reste que par le « traité Lorain » le traducteur cédait ses droits à l’éditeur contre une rémunération forfaitaire, en un modèle économique nouveau, qui va enrichir les éditeurs, doper le domaine étranger et longtemps perdurer…

Repères

  • 1804 : Littérateur italien, Giovanni Ferri de Saint-Constant (1755-1830) publie à Paris De l’éloquence des orateurs anciens et modernes (1789), puis Les Rudiments de la traduction (1808-1811). Dans son Londres et les Anglais, paru en 1804, il liste les ouvrages locaux sur les langues orientales (« une nécessité indispensable pour les Anglais : leur intérêt politique les force à se livrer à cette étude ») et remarque : « Toute traduction est un ouvrage forcé et nécessairement imparfait. […] la différence des temps et des climats, et par conséquent celle des objets et des impressions, en met une grande entre les métaphores ou les images qui expriment ces idées dans les différentes langues. De là vient qu’il est très difficile, et souvent impossible de transmettre dans une traduction l’expression même de son auteur. La différence de la versification offre, comme celle du langage, de grandes difficultés à vaincre. […] des vers anglais, fussent-ils de Pope ou de Dryden, ne peuvent jamais représenter des vers grecs ou latins. Mais cette imperfection, nécessairement attachée aux meilleures traductions, n’empêche pas d’en sentir l’utilité. On reconnait qu’au mérite de faire connaître au moins une partie des beautés des auteurs classiques à ceux qui ignorent leur langue, elles joignent celui de contribuer à former et à répandre le bon goût. »
  • 1828 : Chateaubriand publie une nouvelle version de Paradis perdu, écrit par le grand poète anglais du XVIIe siècle, John Milton. Elle est assortie d’un avertissement sur sa traduction (« La traduction littérale me paraît toujours la meilleure. […] tout m’a paru sacré dans le texte, parenthèses, points, virgules… »), qui exprime un nouveau rapport au texte à sa culture d’origine. Peu après, Émile Littré s’efforcera de restituer L’Enfer de Dante dans un français du XIVe siècle, pour restituer l’esprit du temps de l’œuvre.
  • 1846 : Les Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas, sont traduits et publiés en feuilletons dans The London Journal, aux côtés des Mystères de Paris d’Eugène Sue. Le succès est immédiat. Il faut noter partout en Europe l’influence des revues et gazettes qui, dans ce début de XIXe siècle, ont diffusé par le biais de traducteurs la pensée étrangère. En France, se publient une Revue germanique, une Revue britannique, un Bulletin italien. Il faut aussi compter sur les revues littéraires, notamment la plus ancienne (1829), la Revue des deux Mondes (Mérimée y traduira Pouchkine, de Vogüé y vantera le roman russe) puis le Mercure de France, qui publient des traductions d’œuvres en feuilletons et font le bonheur de traducteurs comme Georges Hérelle, grand passeur d’auteurs espagnols et surtout italiens (D’Annunzio). Citons aussi la revue Le Pays, dans laquelle Charles Baudelaire publiera les nouvelles traduites d’Edgar Poe, ou la Revue indépendante, créée par Louis Viardot (traducteur de Cervantes) et George Sand.
  • Les décrets des 28 et 30 mars 1852 relatifs à la propriété des ouvrages littéraires et artistiques publiés à l’étranger garantissent le respect des droits d’auteurs pour toutes les œuvres étrangères commercialisées en France. Le traité bilatéral entre la France et l’Angleterre de 1852 comporte une disposition spécifique pour les journaux et les recueils périodiques dont tout article politique publié pourra être réimprimé ou traduit dans l’autre pays, avec indications de source, sauf si l’auteur s’en réserve expressément la propriété et le droit de traduction. De tels traités vont se multiplier en Europe et ouvrir la voie au premier traité multilatéral du droit d’auteur : la convention de Berne pour la protection des œuvres littéraires et artistiques (1886), maintes fois révisée mais toujours en vigueur.
  • 1865 : Dans ses Proses philosophiques (1860-1865), Victor Hugo consacre un chapitre aux traducteurs : « Le traducteur est un peseur perpétuel d’acceptions. Pas de balance plus délicate que celle où l’on met en équilibre des synonymes. L’étroit lien de l’idée et du mot se manifeste dans ces comparaisons des langages humains. »
  • 1883 : Ilia Halpérine-Kaminsky fonde le périodique bilingue Le Franco-russe. Ce russe naturalisé français sera de son temps l’un des plus importants traducteurs des grands écrivains russes : Tolstoï, Gogol, Dostoïevski, Tourgueniev… En 1937, la SGDL initiera un Prix Halpérine-Kaminsky de la traduction, toujours décerné.
  • 1887 : le Polonais Louis-Lazare Zamenhof publie son projet de langue internationale, baptisée Esperanto. Une association mondiale sera fondée en 1908. Actuellement l’esperanto, soutenu par des programmes en ligne, connaît un regain d’intérêt et est parlé dans 120 pays, mais avec un nombre de locuteurs réduit (tout comme le Volapük, autre langue internationale créée de toute pièce par le prêtre allemand Johann Martin Schleyer vers 1879-1880). Citons le mot du Général de Gaulle, en 1962 : « Dante, Gœthe, Chateaubriand appartiennent à toute l’Europe dans la mesure même où ils étaient respectivement et éminemment italien, allemand et français. Ils n’auraient pas beaucoup servi l’Europe s’ils avaient été des apatrides et s’ils avaient pensé et écrit en quelque espéranto ou volapük intégré. »
  • 1902 : Dans son Estetica, Benedetto Croce défend l’impossibilité de traduire en raison de l’unicité de l’expression et milite pour des traductions littérales au nom de la pensée de l’original. Mais il relativise en disant « une traduction qui se dit bonne n’est qu’une approximation mais qui a, en soi, une valeur d’œuvre d’art originale ». Cinq ans plus tard, Giovanni Pascoli, professeur de latin-grec, exposera dans Pensieri e discorsi, l’idée que la traduction est une sorte de métempsychose : le corps change, l’âme demeure… les deux étant liés, le traducteur doit respecter les liens fond et forme, âme et corps.
Focus

1870 : à l’abdication de la reine d’Espagne, Guillaume Ier de Prusse propose son cousin pour occuper le trône vacant. La France s’émeut d’avoir un autre Hohenzollern pour voisin et on presse officiellement le souverain allemand de retirer cette candidature. Ce qu’il accepte finalement, mais l’ambassadeur français exige une réponse écrite, ce que Guillaume, en cure à Ems, refuse. Ces échanges sont habilement relayés par le chancelier Bismarck, qui, publie un télégramme tronqué faisant savoir que c’est par l’intermédiaire d’un « Adjutant » que l’empereur a signifié son refus. Faux-ami, ce terme qui correspond à « officier d’État-major » en allemand sera traduit par le terme français d’aide de camp, soit un simple grade de sous-officier… ce qui en France tient du camouflet, va déclencher la fureur des nationalistes va‑t‑en‑guerre, et bientôt sonner la mobilisation : un conflit militaire, souhaité par Bismarck, va ainsi s’enclencher sur la base d’un concept mal traduit. Désastreuses pour la France, cette guerre de 1870 fera 180 000 morts.

Exercée par différents états européens dominants, du XVIe siècle jusqu’au milieu du XXe siècle, la colonisation a connu différentes phases purement commerciales (comptoirs et négoces), puis religieuses (évangélisation), voire politiques (conquête et, suivant les termes de l'époque, « élévation des peuples indigènes »). C'est dans ce contexte que les révolutionnaires français décidèrent de créer l’École des langues orientales en 1795, future Inalco… Il n’était pas rare que des marchands européens laissent des matelots parmi les peuples des côtes africaines et américaines afin qu’ils apprennent les langues et facilitent un négoce ultérieur. Les Français eurent de célèbres aventuriers pour de tels truchements en Floride (Pierre Gambie), en Nouvelle-France (Étienne Brûlé ou Nicolas Perrot, qui servira en 1701 d’interprète lors de la conclusion la Grande paix de Montréal). Plus académique, Pierre-Amédée Jaubert fut, à partir de la campagne d’Égypte, le conseiller orientaliste et interprète préféré de Napoléon Bonaparte. Formé à l’École des langues orientales, il en sera le président en 1838.

Administrer des territoires, de Madagascar à la Cochinchine, de Dakar à l’Océanie, exigea aussi des interprètes et traducteurs ne serait-ce que pour élaborer précis de droit locaux (ou coutumiers indigènes, tels le Code annamite). Localement, les « Écoles des otages », établissements scolaires créés par Faidherbe puis Gallieni au Sénégal et au Soudan français (actuel Mali), ont recruté de force les fils de chefs et de notables pour en faire des auxiliaires du pouvoir colonial. L’École cambodgienne, fondée à Paris en 1885, sera transformée en École coloniale en 1888 (avec établissements en province et dans les colonies) qui deviendra l’École Nationale de la France d’outre-mer en 1934, chargé de former les « coloniaux » aux langues et cultures autochtones. L’ouverture de l’école nationale d’Administration (1945) et les prémices de la décolonisation sonnèrent son déclin.

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De 3000 av. J.-C. au Ier siècle
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