Histoire de la traduction

De 3000 av. J.-C. au Ier siècle

« L’Histoire commence à Sumer* »

C’est dans le « croissant vert », reliant le Golfe persique à l’Égypte par la Mésopotamie (l’actuel Irak), qu’on trouve l’origine des écritures humaines, signes cunéiformes gravés à Sumer sur des tablettes d’argiles mais auxquels répondent les hiéroglyphes égyptiens, les pictogrammes chinois, les signes olmèques. C’est ici aussi, plus de 3000 avant J.-C. qu’est née une forte concentration de cités-états, organisées et hiérarchisées (Ourouk, Our et Lagash au Sud, Assur et Ninive au Nord… et Babylone à l’Ouest, qui bientôt regroupa les royaume d’Akkad et de Sumer). Elles seront fragilisées par leurs rivalités et vers 2400 ans avant notre ère, conquises par Sargon Ier, roi du Nord de la Mésopotamie, qui y implantera dans la région sa langue sémitique, l’akkadien, qui va reléguer le sumérien au rang de langue morte « savante ». Reste que, comme le dit un proverbe akkadien : « Un scribe qui ne connaît pas le sumérien est-il vraiment un scribe ?** ».

Avant que l’araméen, langue du Christ, ne s’y impose vers le VIe siècle av. J.-C***, la région connaîtra, au gré des influences militaires successives – Égyptiens au Sud-Ouest, Hittites et Assyriens au Nord, Élamites et Perses à l’Est – un vaste brassage d’influences dont témoignent notamment les bas-reliefs et textes gravés dans une falaise du mont Behistun (actuelle province de Kermanshah, en Iran). Déchiffré par l’orientaliste anglais Henry Rawlinson, entre 1835 et 1846, ce récit des conquêtes du roi perse Darius Ier (vers 550-486), gravé dans la roche en trois langues (persan, élamite et babylonien, dont on s’apercevra ensuite qu’il s’agissait de deux langues différentes dont la plus ancienne était le sumérien et la plus récente l’akkadien) donne idée de la complexité des rapports linguistiques et culturels régionaux, et bien sûr des nombreux besoins de traduction qu’ils ont impliqués.

* : Mot célèbre de l’historien américain Samuel Kramer.
** : Très tôt les scribes sumériens opérèrent un travail de classification des mots de leur langue et des signes de leur écriture par l’établissement de « listes lexicales », base de l’enseignement durant toute l’histoire du cunéiforme.
*** : L’araméen dispose d’un alphabet linéaire facile à apprendre et à utiliser. Le cunéiforme, lourd et réservé aux initiés, va peu à peu régresser.

Focus

L’écriture à Sumer n’est pas qu’à usage utilitaire : vers la fin du IIIe millénaire sont déjà composées au moins cinq légendes, dont celle de Gilgamesh, roi à demi légendaire de la cité d’Ourouk (Uruk), qui aurait régné 26 siècles avant notre ère. Ce récit d’origine sumérienne s’est d’abord transmis oralement, puis par écrit vers -2000, à Babylone. La version la plus aboutie (3 400 vers répartis sur douze tablettes) fut retrouvée à Ninive, dans la bibliothèque du roi assyrien Assurbanipal (668-627). La diffusion de l’épopée de Gilgamesh par la traduction fut très large puisqu’on en trouvera en Asie mineure des traductions partielles en hurrite et même en hittite, langue indo-européenne.

Le mythe de la tour de Babel est un épisode biblique rapporté dans le Livre de la Genèse. Peu après le Déluge, alors qu’ils parlent tous la langue adamique, les hommes atteignent une plaine du pays de Shinar (sans doute la région de Babylone) et s’y installent. Là, ils entreprennent de bâtir une ville et une tour dont le sommet touchera le ciel. Pêché d’orgueil ! Dieu brouille leur langue afin que la construction cesse, qu’ils ne se comprennent plus, et les disperse sur toute la surface de la Terre. Cette tour pourrait avoir été inspirée par l’Etemenanki, une gigantesque ziggurat de sept étages édifiée à Babylone durant un siècle, jusqu’à Nabuchodonosor II (604-562), dédiée au dieu Mardouk et désignée comme « le temple de la fondation du Ciel et de la Terre ». En akkadien Bāb-Ilum signifie « la porte des dieux ». Dans le récit biblique, ce mot prend un autre sens en raison de sa racine hébraïque évoquant « bredouiller », « confondre ».

L’Antiquité

L’existence d’interprètes, souvent de rang noble, est attestée en Égypte dès l’Ancien Empire par des inscriptions relevées sur l’île Éléphantine. Bien que tenant les autres peuples pour « barbares », les Égyptiens étaient obligés d’entretenir des relations commerciales, diplomatiques ou militaire aux marges de leur empire, vers la Nubie (Soudan), la Mésopotamie, la mer Égée. Pendant la Basse Époque, des Ioniens et des Cariens venus de la mer Égée, dont la langue était le grec, aident Psammétique Ier (663-609) à devenir pharaon. Il concèdera comme promis des terres à ces mercenaires et leur confiera de jeunes Égyptiens pour leur enseigner le grec et en faire des interprètes, dont les descendants officiaient encore à l’époque des voyages d’Hérodote, historien grec. Les récits de ce dernier, au milieu du Ve siècle av. J.- C., confirment que les Égyptiens sont répartis en sept classes sociales dont celle des interprètes.

La Grèce antique a pour sa part la caractéristique de rester, tout en étant place d’échanges économiques (et donc linguistiques), assez négligente envers la traduction. Alors qu’aux Ve et IVe siècles av. J.- C., s’y épanouissent le théâtre et la poésie avec Eschyle, Sophocle, Pindare, etc., le mépris pour de la plupart des autres civilisations fit qu’il n’y eut pas de pratique officielle, courante et attestée, de la traduction en Grèce. Cette culture « matricielle » comporte cependant deux activités en lien avec la traduction : d’une part la pratique de l’oracle, dieux que l’on venait consulter pour connaître l’avenir et qui donnaient leur réponse sous la forme de signes divers : rêves, bruits, paroles, que l’« Ermeneus » interprétait pour les consultants, avec une conscience déjà aiguë de l’ambiguïté du langage*. D’autre part, une réflexion sur le langage, l’essence de la communication, amorcée par les grands philosophes grecs (Platon dans Cratyle, puis Aristote dans son traité De l’interprétation (Organon II, IVe siècle av. J.-C).

L’Égypte ptolémaïque (période hellénistique), plus près de nous, a légué quelques célèbres exemples de traduction. Rappelons qu’à la mort d’Alexandre le Grand (-323), Ptolémée, fils du roi macédonien Lagos, s’attribue la satrapie d’Égypte. Le pays est bilingue et le grec parlé par la classe dominante. Ainsi, pharaon Ptolémée II (285-247) fit réaliser pour la communauté juive d’Alexandrie une traduction de la Torah en grec. D’après le récit fait par la Lettre d’Aristée, texte apocryphe de l’Ancien Testament daté du début du IIe siècle, c’est sur son ordre que 72 savants traduisirent la Torah : d’où le terme Septante, qui recouvre l’ensemble de la première traduction de l’Ancien Testament en grec réalisée du IIIe au Ier siècle av. J.- C. par divers traducteurs (dont les Septante). C’est également d’Égypte ptolémaïque que nous est parvenue la pierre de Rosette, découverte en 1799 par l’armée de Bonaparte lors de travaux de fortification. La stèle comporte trois inscriptions : un biscript réalisé à l’aide de deux types d’écriture (les hiéroglyphes et le démotique) et une traduction de ce texte en grec. L’ensemble, réalisé en -196, sous le règne de Ptolémée V, permit en partie à Champollion d’achever le déchiffrement des hiéroglyphes en 1822.

* : L’herméneutique (du grec hermeneutikè, art d’interpréter) est la théorie de la lecture, de l’explication et de l’interprétation des textes.

Focus

Moïse, prophète fondateur du judaïsme, est né au XIIIe siècle avant J.-C. C’est essentiellement par tradition orale que le peuple juif va colporter son long chemin, sa réception de la parole de Dieu sur le mont Sinaï durant l’exode. Ce qui n’empêche pas des transcriptions écrites de récits, celles mêmes qui vont, in fine, composer la Torah – ou « loi », selon le canon hébraïque – ensemble de cinq livres auquel les catholiques donneront à partir du IIe siècle après J.-C. le nom de Pentateuque, qui en grec signifie « les cinq rouleaux » (Genèse, Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome). Il s’agit d’un texte composite, mais sacré, qui va attirer la traduction. Les célèbres « rouleaux de la mer Morte » découverts en 1947 à Qumran (Cisjordanie) comportent des fragments de ces traductions sur 970 parchemins et fragments de papyrus principalement en hébreu, mais aussi en araméen et en grec, écrits entre le IIIe siècle av. J.-C. et le Ier siècle après J.-C. Y figurent de nombreux livres de la Bible hébraïque, notamment le Grand Rouleau d’Isaïe, composant l’Ancien Testament des chrétiens, à distinguer des écrits réunis ensuite dans le Nouveau Testament (tous rédigés en grec). La version latine des Ancien et Nouveau Testament en usage dans l’Église, composée en latin par saint Jérôme de 392 à 410 (voir infra) porte le nom de Vulgate.

Rome

C’est sous l’empire romain que la traduction va devenir un relais culturel et où l’on voit apparaître les premières traductions signées : le premier traducteur européen connu est un esclave grec affranchi, Livius Andronicus, qui traduisit L’Odyssée en vers latins vers -240.

Le théâtre romain s’inspire du théâtre grec : sous les Scipions, Quintus Ennius (239-169) initie à la culture grecque en composant (outre ses Annales), une vingtaine de tragédies dont plusieurs sont issues d’Euripide. Plaute écrivit des pièces pour le théâtre populaire en imitant les grecs Ménandre, Diphile ou Philémon, et qui seront reprises par les auteurs des XVIe et XVIIe siècles : Amphytrion (Molière), La Marmite (qui inspirera L’Avare), Les Ménèchmes et Miles Gloriusus (archétype du militaire fanfaron, figure des théâtres italiens, anglais et français).

Au Ier siècle av. J- C, le poète Matius traduit L’Iliade en vers, puis Silius Italicus (25-101) en donne une version latine qui diffusera Homère au Moyen-Âge. On traduit des ouvrages scientifiques grecs, comme les livres sur l’agriculture du Carthaginois Magon, ou le Gynecia, traité chirurgical de Soranos d’Éphèse, mis en latin au IIe siècle. Enfin, l’empereur Auguste va créer un bureau de traduction pour mieux administrer l’Empire. La haute société romaine alors bilingue, va souvent parfaire sa formation en Grèce, comme Cicéron qui traduira le Protagoras de Platon et l’Économique de Xénophon. Dans son traité Du meilleur genre d’orateurs (-46), Cicéron rédige l’un des premiers écrits sur la traduction, le plus ancien connu, pour justifier une traduction non littérale (« Je n’ai pas cru nécessaire de rendre mot pour mot ; c’est le ton et la valeur des expressions dans leur ensemble que j’ai gardés ») et qui se commentera jusqu’à la Renaissance.

L’ère chrétienne, exégèse et traductions

Le Christ naquit et mourut dans un monde multilingue comme en témoigne l’inscription que Pilate fit placer sur sa croix, écrite en hébreu, en latin et en grec, mais aussi les Évangiles, enseignement oral en araméen et transcrit en grec, que l’on tient pour les premières traductions chrétiennes. D’autres, d’importance, vont suivre, avec Hexaples et Vulgate

Né chrétien vers 185 à Alexandrie, Origène va enseigner la grammaire, la catéchèse. Après maints voyages, à Rome, en Grèce, il se fixe en 230 à Césarée, capitale royale établie par Hérode Ier, en Judée. Il y conçoit le projet d’appliquer aux Écritures une méthode comparatiste et met en parallèle les différentes versions du texte sacré. Il s’agit des Hexaples (six colonnes, 6 500 pages) donnant le texte hébreu de l’Ancien Testament, sa transcription en lettres grecques, deux traductions grecques (Aquila, Symmaque) et deux autres dont la Septante. L’œuvre, colossale, ne subsiste aujourd’hui que par fragments, mais à l’époque elle sera utile à un certain Jérôme…

Jérôme de Stridon (vers 347-420), né en Dalmatie, va étudier à Rome où il se convertit jeune au christianisme, puis part découvrir le monde, en ermite, notamment à Antioche (Syrie) où il sera prêtre. En 382, quand le pape Damase Ier (366-384) réunit un concile à Rome, Jérôme sert d’interprète aux évêques d’Antioche et de Salamine. Le pape en fait son secrétaire, lui confie archives et bibliothèque papales, et surtout le projet d’un texte en latin pour l’ensemble des Écritures : il importe que le christianisme dispose d’un texte homogène, unique, afin d’éviter toute variante, hérésie. L’objectif est donc que cette traduction constitue un original de référence, même si la modernisation du style et la somme des interprétations peut entraîner l’altération du texte divin. Pour ce faire, Jérôme se rend plusieurs fois à Césarée, travaille à la bibliothèque contenant les Hexaples d’Origène, et peu à peu en vient au projet d’une retraduction à partir de l’original hébreu, dont il va apprendre la langue, s’entourant de docteurs juifs pour en faire l’exégèse. Cette tâche collective, qui va prendre 15 ans, est la clé de voûte de la Vulgate, traduction latine officiellement reconnue par l’Église catholique et utilisée jusqu’au XXe siècle comme texte officiel de la Bible en Occident. Canonisé au VIIIe siècle, Jérôme sera proclamé Docteur de l’Église à la fin du XIIIe siècle. Dans l’Église catholique romaine, il est reconnu comme le saint patron des bibliothécaires et des traducteurs. De son vivant, dans une lettre adressée à un sénateur romain (De optimo genere interpretandi « La meilleure méthode de traduction »), Jérôme écrivit : « Je le professe sans gêne tout haut : quand je traduis les Grecs – sauf dans les saintes Écritures, où l’ordre des mots est aussi un mystère – ce n’est pas un mot par un mot, mais une idée par une idée que j’exprime »… Rejoignant en cette thèse Cicéron, quatre siècles plus tard.

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