Histoire de la traduction

Du XXe siècle à nos jours

Le XXe siècle

La Première Guerre mondiale, la Révolution russe, la montée des fascismes mais aussi le développement de l’aviation, du cinéma, des échanges commerciaux, scientifiques, culturels : dans ses techniques et impératifs, parfois sous l’œil de la censure, la traduction va continuer à évoluer au début du XXe siècle. L’un des plus importants faits est la naissance du « concert des nations », inclut dans l’esprit et le texte du traité de Versailles (lui-même bilingue, franco-anglais), signé en 1919 pour clore la guerre de 14-18, démanteler l’empire allemand. Ce « multilatéralisme » puis la mondialisation des échanges, vont participer à la professionnalisation des interprètes, à l’explosion des besoins de traductions, à la naissance de la traduction automatisée, bref, à la naissance d’une véritable industrie du « traduire » et à la professionnalisation de ses différents métiers.

Le concert des nations

La Société des Nations (SDN) entre en application le 10 janvier 1920 avec pour principe l’interdiction de la guerre, la justice, le respect du droit international. Ses membres sont les États vainqueurs et les États neutres. Elle a pour organes une Assemblée, un Conseil doté de cinq membres permanents (sans la Russie, en pleine révolution, ni les États-Unis, dont le Sénat a refusé de ratifier le traité de Versailles), un secrétariat permanent, divers bureaux ou comités spécialisés, en particulier la Cour permanente de justice internationale (CPJI) et le Bureau international du travail (BIT). Ce dernier est une première grosse machine internationale : le Français Albert Thomas, premier directeur, va créer, à partir d’un petit groupe de fonctionnaires installé en résidence privée à Londres, une institution forte de 400 personnes, avec son propre bâtiment à Genève, qui lancera à partir de 1920 un vaste programme de publications. Les premières utilisations de l’interprétation simultanée auront lieu au BIT à cette époque (puis au VIe Congrès de l’Internationale communiste en 1928). La SDN, sans avoir un bilan totalement négatif, mais faute de mécanismes de sanction efficaces, va rapidement constater, impuissante, son déclin à partir les années 1930 : invasion de la Mandchourie par le Japon (1931), échec de la conférence mondiale du désarmement à Genève (1932-1934), départ de l’Allemagne (acceptée en 1926 mais devenue nazie), puis guerre italo-éthiopienne (1935-1936) opposant deux États membres, la faillite de la sécurité collective est scellée. Elle ne pourra rien contre la marche à la Seconde Guerre mondiale, de la guerre civile d’Espagne à l’invasion de la Pologne par l’Allemagne. En avril 1946, la SDN disparaîtra officiellement au profit de l’Organisation des Nations Unies (ONU). Le BIT, devenu OIT, et la Cour permanente de justice internationale (devenue Cour internationale de justice) lui ont survécu, ainsi qu’une nouveau type d’interprètes professionnels.

Focus
  • André Kaminker (1888-1961). Né de père polonais et de mère autrichienne, il grandit à Anvers où il apprit le néerlandais et l’anglais, puis étudia droit et philosophie à l’Université libre de Bruxelles. Ayant opté pour la nationalité française, il est en 1914 mobilisé comme aérostier, puis versé dans l’infanterie. Il restera dans l’armée française en tant que fonctionnaire civil, près de troupes d’occupation de la Rhénanie, affecté au Service de la restitution. Il rentre en France à la naissance de sa fille, la future actrice Simone Signoret, né de son mariage avec Georgette, fille du peintre marseillais Charles Signoret.
    D’abord journaliste et publicitaire, il emploie ses talents linguistiques en tant qu’interprète de conférence, à la Société des Nations, pour la Chambre de commerce internationale et à la radio, au Poste parisien. À la déclaration de la guerre en 1939, André Kaminker, interprète à l’ambassade de Grande-Bretagne à Paris, suit le repli à Bordeaux du gouvernement français, mais après l’appel du 18 juin il rejoint les Forces françaises libres à Londres. Alias Lt André Simons, il servira comme interprète aux côtés du Général de Gaulle pendant l’expédition anglo-française vers Dakar fin 1940, avant d’être affecté au poste émetteur de la France Libre à Accra (Ghana), puis en Martinique et enfin à Radio Brazzaville (Congo) en 1942. En 1945, André Kaminker est détaché par l’armée française pour, comme Jean Herbert, interpréter à la conférence fondatrice de l’Organisation des Nations Unies à San Francisco. Devenu fonctionnaire à l’ONU dès 1946, il y restera jusqu’en 1949 avant de rejoindre le Conseil de l’Europe à Strasbourg et en devenir le chef-interprète. Son jeune frère Georges, également interprète, sera comme lui un des pionniers de l’interprétation consécutive. André Kaminker fut le premier président élu de l’Association internationale des interprètes de conférence (AIIC), en novembre 1953.
  • Jean Herbert (1897-1980). Fils d’enseignants (son père est professeur d’anglais), il sera très jeune, durant la Première Guerre mondiale, conseiller auprès de l’artillerie américaine, eut sa première expérience d’interprète de conférence en 1917 lorsque, rentré du front pour un congé, il fut engagé pour aider Joseph Thierry, ministre des Finances, et le gouverneur de la Banque de France pour négocier un emprunt à Londres. Il assurera ensuite plusieurs missions d’interprétariat lors de la Conférence de la Paix de Paris (1919). Jusqu’à la guerre suivante, il travaillera pour la Société des Nations et plus de 100 organisations internationales, côtoyant Briand, Stresemann, Barthou, Mussolini, Churchill. Vers 1930, déçu par la SDN, il s’intéresse au bouddhisme, part faire la tournée des pays orientaux. En Inde, il rencontre Shrî Aurobindo, qui le séduit, l’accepte comme disciple et lui demande de traduire tous ses ouvrages en français et de les faire traduire dans d’autres langues. En 1937, Jean Herbert s’installe à Genève et mène de front ses travaux d’interprète et d’orientaliste. Mobilisé en 1939, il est chef d’état-major d’un centre de formation de régiments d’artillerie lourde, sauve 2 000 jeunes Alsaciens lors de la débâcle en organisant leur passage vers les Pyrénées, puis revient dans le Midi, au calme, le reste de la guerre, plongé dans l’étude des textes sacrés hindous. En 1945, les Affaires étrangères l’enjoignent d’aller à San Francisco où les Alliés posent les bases des Nations Unies. Jean Herbert suit la Commission préparatoire des Nations Unies et celle de l’UNESCO à Londres et, de là, part pour New York comme chef interprète, appelé à créer de toutes pièces le corps des interprètes de l’ONU (avec statut et rémunération enviable). En 1947, le directeur des Editions Albin Michel lui demandera d’écrire un ouvrage sur l’hindouisme (« Spiritualité hindoue ») puis lui confiera la direction de la collection « Spiritualités vivantes » succès considérable, qui lui fit introduire en France les œuvres originales des grands sages du bouddhisme, de l’islam. Vers 1960, les Japonais lui demandent de faire pour le Shintô ce qu’il a fait pour l’hindouisme. Le petit ouvrage projeté se transforme en quatre volumes dont un couronné par l’Académie française. Jean Herbert y consacrera cinq ans de sa vie, les traduisant lui-même en anglais. Auteur en 1952 du Manuel de l’interprète, il fut président de l’Association internationale des interprètes de conférence de 1966 à 1969.
  • Paul Mantoux (1877-1956). Mentor de Jean Herbert, ce fils d’industriel entra à l’École normale supérieure et fut reçu à l’agrégation d’histoire et de géographie, sa thèse portant sur la révolution industrielle au XVIIIe siècle et les débuts de la grande industrie en Angleterre. Il enseigna au lycée Turgot, au collège Chaptal et devint en 1913 professeur d’histoire de France contemporaine à l’Université de Londres. Mobilisé comme simple soldat en 1914, il devint interprète auprès du 28e régiment d’infanterie britannique. Blessé, il est appelé en mai 1915 par Albert Thomas, sous-secrétaire d’État à l’armement, afin d’établir une coopération avec son homologue anglais, Lloyd George. Les conférences interalliées se multipliant, Paul Mantoux agit comme interprète à la plupart d’entre elles, puis sera premier interprète de la Conférence de la Paix où Clemenceau, Lloyd George, Orlando et Wilson préparèrent le traité de Versailles et ses traités annexes. C’est là que peu à peu, on passe de l’interprétation « phrase par phrase » à une véritable interprétation consécutive, les interprètes travaillant en équipe de deux. De 1920 à 1927, il sera directeur de la section politique du secrétariat de la Société des Nations et, de 1927 à 1951, directeur de l’Institut des hautes études internationales de Genève, ville accueillant aujourd’hui la plus grande concentration d’organisations internationales et de missions diplomatiques au monde.

Autour du noyau central constitué par l’Organisation des Nations Unies (ONU), officiellement créée le 24 octobre 1945, le système des Nations Unies est fait d’une quinzaine d’institutions intergouvernementales consacrées à l’économique, au social et au culturel. Héritière de l’Institut international de coopération intellectuelle, créé à Paris en 1924 sous l’égide de la Société des Nations, l’UNESCO (Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture) sera établie à Paris le 4 novembre 1946. Son Secrétariat a pour langues de travail l’anglais et le français (la Conférence générale et son Conseil exécutif ont eux comme langues officielles l’anglais, l’espagnol, le français, le russe et l’arabe, depuis la XVe session). L’institution diffuse les connaissances et idées du monde entier via conférences, traductions, expositions, visites, bourses de voyage, films, musées, reproductions, etc. La Collection UNESCO d’œuvres représentatives s’enrichit chaque année dans les langues de large diffusion de traductions d’œuvres issues des littératures arabe et persane, de l’Inde, de la Chine et du Japon, et de l’Occident, des œuvres et anthologies des littératures peu connues de l’ex-URSS, de l’Asie centrale et de l’Afrique. Ainsi entrent dans le circuit commercial des ouvrages qu’un éditeur privé hésiterait à traduire. Et l’UNESCO y ajoute la publication de l’Index Translationum, bibliographie internationale annuelle des traductions, projet initié par l’Institut de Coopération intellectuelle de la Société des Nations (bulletin listant, de 1932 à 1940, les traductions parues dans six, puis 14 pays). Publié en 1950 pour l’année 1948 (un livre de 414 pages bilingue anglais-français), le premier Index fut décrit ainsi : « Vade-mecum annuel des éditeurs, des auteurs et des traducteurs, la Bibliographie Internationale des traductions est […] l’une des productions les plus curieuses et les plus intéressantes du Département des Affaires culturelles. 30 pays représentant presque toutes les parties du globe figurent à ce répertoire des traductions pour l’année 1948, où sont énumérés 8 500 titres d’ouvrages en 55 langues, dont certains ont été traduits en 20 langues et plus. » Ces ouvrages couvrent toute la gamme des activités humaines : manuel d’obstétrique en swahili, Livre des Morts tibétain (traduction du tibétain vers l’allemand par l’intermédiaire de l’anglais), livres sur les enfants et pour les enfants, rares classiques de l’Antiquité, ouvrages philosophiques et religieux de toutes époques, traités d’histoire et de mathématiques, biographies et récits de voyage, des manifestes politiques. Les Nations Unies ont « la conviction que les traductions constituent un facteur précieux de compréhension entre les différents peuples comme entre les différents éléments linguistiques d’un même pays. L’UNESCO a été chargée d’encourager les traductions et elle s’est déjà préoccupée d’améliorer la qualité et d’augmenter la quantité des traductions […]. Grâce à l’Index Translationum, les éditeurs pourront connaître les catégories de livres qui sont traduits dans les différentes régions, les traducteurs pourront mesurer le champ qui s’ouvre à leur activité et les auteurs se rendront compte des débouchés qui s’offrent à eux hors de leur pays » (Chine, Inde et URSS alors exceptés, faute de ressources). L’Index offre depuis 1979 des statistiques fournissant l’évolution des traductions dans un pays donné, les auteurs traduits, les éditeurs, des chiffres sur les langues sources et cibles.

Repères

  • Marie Bonaparte (1882-1962), par son mariage princesse de Grèce et de Danemark, fut disciple de Sigmund Freud, dont elle a contribué à diffuser le travail en France. Au sein de la Société psychanalytique de Paris, c’est elle qui produisit, entre 1927 et 1940, le plus grand nombre de traductions de Freud, entre autres textes fondateurs de la psychanalyse.
  • 1934 : En septembre, lors du discours prononcé par Adolf Hitler en clôture du 6e congrès du Parti national socialiste, André Kaminker réalise la première traduction simultanée radiophonique à l’attention des auditrices et auditeurs français.
  • 1941 : Pressentant une demande considérable à l’après-guerre, le professeur Antoine Velleman (1875-1962) obtient de l’Université de Genève la fondation d’une École d’interprètes (EIG), qui deviendra l’École de traduction et d’interprétation (ETI) en 1972 puis la Faculté de traduction et d’interprétation (FTI) en 2011. 
  • 1945 : Ouverture à Nuremberg du procès intenté par les puissances alliées contre les principaux responsables du Troisième Reich. Jusqu’au 1er octobre 1946, les débats de cette très spécifique cour pénale internationale s’appuient sur un système de traduction simultanée, organisé par Léon Dostert, interprète du général Eisenhower, assisté par la société IBM, pour permettre à chaque participant d’entendre les débats dans sa langue. 
  • 1946 : Parution chez Gallimard du livre Sous l’invocation de saint Jérôme écrit par Valery Larbaud, écrivain-voyageur cultivé et polyglotte, traducteur de Samuel Butler, correcteur-réviseur de l’Ulysse de James Joyce, dont l’écho sera grand parmi les professionnels de la traduction.
Focus

En 1946, paraît à Paris, aux Éditions du Scorpion, J’irai cracher sur vos tombes, livre de Vernon Sullivan, traduit par Boris Vian. Ce n’est pas L’Écume des jours qui propulsa Boris Vian sur la scène littéraire de l’après-guerre, et d’ailleurs l’enrichit, mais bien ce réel canular résultant d’un pari avec le jeune éditeur Jean d’Halluin : écrire une « imitation » d’un de ces romans noirs américains dont le public est alors friand, en le signant d’un pseudonyme et d’une traduction attribuée à Vian (suivront, jusqu’en 1950, Les Morts ont tous la même peau, Et on tuera tous les affreux, Elles se rendent pas compte). Boris Vian sera cependant un traducteur réel et talentueux, de l’anglais vers le français, de roman policiers (Kenneth Fearing, Raymond Chandler) ou de science-fiction (Le Monde des A d’A.E. van Vogt) et même du théâtre d’August Strindberg (Mademoiselle Julie, Erik XIV). La pseudo-traduction est un procédé littéraire qui remonte bien avant cela. Cervantes (1605-1615) l’a utilisé pour son Don Quichotte, l’Allemand Wilhelm Häring doit ses premiers succès littéraires à de soit disant œuvres de Walter Scott « librement traduites de l'anglais » (Walladmor, 1823 ; Le Château d'Avalon, 1827), et plus récent encore La Fille d’un héros de l’Union Soviétique, d’Andreï Makine (1990). Fourmillant d’exemples dans la littérature mondiale, le sujet passionne aujourd’hui les traductologues : la pseudo-traduction n’est plus seulement un avatar possible dans l’éventail des supercheries littéraires : elle devient la preuve de l’autonomie du texte traduit dans la culture d’accueil [Gideon Toury] ; elle échappe à la critique négative dans la mesure où son exégèse ne peut pas reposer sur une analyse des défauts [Antoine Berman], la pseudo-traduction est en fait un texte (en langue x) qui établit avec l’altérité langagière et culturelle (d’une langue y) un rapport distinct du transfert habituellement induit par la traduction de texte à texte [Ronald Jenn].
La pseudo-traduction porte surtout en elle la preuve qu’une traduction est un authentique travail d’auteur.

  • 1947 : En juillet, naissance à Paris, à l’initiative de Pierre-François Caillé, de l’Association professionnelle des traducteurs littéraires et scientifiques, premier syndicat professionnel français des métiers de la traduction et qui prendra le nom de Société française des traducteurs (SFT) en 1952 (voir Histoire de la SFT).
  • 1948 : Révisée à Bruxelles, la convention de Berne pour la protection des œuvres littéraires et artistiques de 1888 reconnait que le traducteur est le titulaire originaire des droits sur la traduction qu’il a élaborée.
  • 1953 : Soutenu par Roger Caillois, directeur des Lettres puis du Développement culturel à l’UNESCO, Pierre-François Caillé, avec notamment Boris Metzel, Pierre Baubaut, Edmond Cary, crée la Fédération internationale des traducteurs (FIT). En 1955, paraîtra le premier numéro du magazine Babel, organe trimestriel d’information de la FIT, toujours édité. Avec six pays membres en 1953, la FIT regroupe, en 2020, 130 associations professionnelles dans 55 pays, représentant quelque 85 000 traducteurs.
  • 1953 : Création de l’Association internationale des interprètes de conférence (AIIC). Face à la multiplication du nombre d’organisations internationales au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la « nouvelle profession » d’interprètes de conférence s’organise : Constantin Andronikof (OECE, devenue OCDE) convainc ses collègues chefs-interprètes André Kaminker (Conseil de l’Europe) et Hans Jakob (UNESCO) de créer une association pour œuvrer à une commune reconnaissance et protection.
  • 1955 : Georges Mounin (1910-1993), l’un des fondateurs de la traductologie, publie Les Belles Infidèles autour du mythe de l’« intraduisible ».
  • 1957 :
    • En France, la loi du 11 mars 1957 reconnaît en droit interne, comme la convention de Berne au plan international, le droit d’auteur propre du traducteur, le respect de son droit moral (son nom devant figurer sur tout exemplaire publié) et sa vocation à une rémunération proportionnelle (le choix d’une rémunération forfaitaire n’appartenant qu’au seul traducteur, à l’exclusion de l’éditeur).
    • Création à Paris de l’École supérieure d’interprètes et de traducteurs (ESIT).

Construction européenne et multilinguisme

Lancé le 18 avril 1951 avec le Traité de Paris instituant la Communauté européenne du charbon et de l’acier, le processus de la construction communautaire européenne est un des événements majeurs de la fin du XXe siècle, et son incidence est forte sur les métiers de la traduction : ayant adopté le principe du multiliguisme, la CEE puis l’UE, à mesure d’élargissements successifs et de traités d’intégration, ont créé un vaste ensemble économique et culturel qui parle et travaille, en 2020, en 24 langues officielles (quatre langues en 1958 à la signature du Traité de Rome). L’Union européenne dépasse aujourd’hui toute autre organisation internationale en la matière et veille à ce que ses lois soient comprises par ses 500 millions de citoyens.

L’Union européenne, notamment via le Service Commun Interprétation Conférences (SCIC, devenu DG Interprétation), emploie environ 4 300 traducteurs et 800 interprètes, ce qui en fait le premier employeur de linguistes au monde, et s’assure le recours de moyens externes pour satisfaire les besoins de toutes ses institutions et services. A été créé à cet effet, en 1994, un Centre de traduction, basé à Luxembourg, qui a développé une base de données terminologiques commune à l’ensemble des institutions et organes de l’Union européenne (repensée en 2015), pratique près de 750 combinaisons linguistiques et fournit annuellement plus de 9 millions de pages traduites sous système d’assurance-qualité.

Le budget « traduction » annuel de la seule Commission européenne est évalué à près d’1,8 milliard d’euros, ce qui semble peu eu égard aux 150 milliards de budget de l’Union et à la hauteur de ses objectifs : publier toute la législation et les autres actes juridiques de l’UE dans toutes les langues officielles, excepté le gaëlique irlandais et le luxembourgeois, interpréter les réunions du Conseil européen et du Conseil de l’Union européenne dans toutes les langues officielles, permettre aux membres du Parlement européen de s’exprimer devant ses pairs dans n’importe quelle langue officielle de l’UE. Rappelons que l’UE compte plus de 60 langues régionales ou minoritaires, parlées par quelque 40 millions de personnes, par exemple le catalan, le basque, le frison, le sami ou le yiddish, une diversité que l’Europe considère comme un patrimoine à préserver… tout comme la compétence linguistique de ses habitants lui semble un atout pour la paix, mais aussi pour la compétitivité économique.

Repères

  • 1963 : Au congrès de la FIT à Dubrovnik est adopté le texte de « La Charte du traducteur ».
  • 1971 : La CISAC (Confédération internationale des sociétés d’auteurs et de compositeurs) et l’UNESCO promeuvent un contrat-type international éditeur-traducteur.
  • 1973 : Scission au sein de la SFT et naissance de l’Association des Traducteurs Littéraires de France (ATLF).
  • 1976 :
  • 1978 : Fondation du Réseau Européen des Centres Internationaux de Traducteurs littéraires (RECIT) à Straelen (Allemagne). Régi par une charte (juin 1996), le réseau regroupe, en 2020, 13 Centres de traducteurs littéraires en Europe.
  • 1979 : Au décès de Pierre-François Caillé, la SFT institue un Prix Pierre-François Caillé de la traduction. En 1981, le premier lauréat recevra ce prix – toujours décerné – des mains de la présidente Florence Herbulot. 
  • 1980 : Fondation du prix Astrid Lindgren dans le domaine de la traduction de livres d’enfants.
  • 1983 : Création, sous l’impulsion de l’Association des Traducteurs Littéraires de France (ATLF), de l’association ATLAS, qui fondera en 1987 le Collège International des Traducteurs Littéraires (CITL) accueillant à Arles des traducteurs du monde entier, pour résidences, rencontres littéraires et sessions de formation.
  • 1991 : Le Comité pour l’histoire de la traduction de la Fédération internationale des traducteurs édite un Répertoire mondial des historiens de la traduction (disponible sur Internet depuis 1998).
  • 1992 : Première Journée mondiale de la traduction, initiative de la FIT qui a souhaité élargir la traditionnelle Saint-Jérôme en une Journée mondiale de la traduction (JMT). Elle sera organisée sous le patronage de l’UNESCO, le 30 septembre à Paris. En 2017, une résolution ONU reconnaît le rôle de la traduction professionnelle pour unir les nations et promouvoir la paix, la compréhension mutuelle et le développement et désigne le 30 septembre, la Saint-Jérôme, Journée internationale de la traduction.
  • 1993 : Création de l’association APROTRAD (Association professionnelle des métiers de la traduction) regroupant des traducteurs, techniques pour la plupart, en France et au-delà.
  • 2004 : Un accord de réciprocité est signé par les présidents de la Société française des traducteurs (SFT) et l’Institute of Translation & Interpreting (ITI), homologue anglaise née en 1986, ayant pour objectif de resserrer les liens culturels et professionnels entre les membres de ces deux associations et d’encourager la coopération entre professionnels de la traduction francophones et anglophones adhérents.
  • 2005 : Les Nations Unies invitent l’ensemble de leur personnel, les employés des missions permanentes accréditées, ainsi que les étudiants des universités partenaires sélectionnées à participer au concours de traduction de Saint-Jérôme, qui récompense les meilleures traductions en arabe, chinois, anglais, français, russe, espagnol et allemand, et vise à célébrer le multilinguisme, le rôle important des traducteurs et autres professionnels des langues dans la diplomatie multilatérale.
  • 2006 :
    • Création en France de l’Association des Traducteurs/Adaptateurs de l’Audiovisuel (ATAA), regroupant, 15 ans plus tard, plus de 400 auteurs professionnels du doublage, du sous-titrage et du voice-over.
    • Naissance en août de la norme NF EN 15038 Services de traduction : exigences requises pour la prestation du service, qui définit un processus qui permettra au client de différencier un traducteur professionnel d’un amateur. Elle sera remplacée et complétée en 2015 par la norme ISO 17100 (Exigences relatives aux services de traduction).
  • 2009 : Lancement du programme EMT (master européen en traduction). En 2006, on recense environ 285 programmes en traduction dans l’enseignement supérieur européen. L’Europe ayant besoin de traducteurs qualifiés, y compris dans les « nouvelles » langues de l’Union, elle tient à s’assurer, par un Comité d’évaluation (constitué d’experts EMT et des représentants de la Commission) des critères d’excellence des formations dispensées, de valoriser la profession de traducteur et d’harmoniser les formations européennes en traduction.
  • 2012 : L’Institut français inaugure au Salon du livre une plateforme en ligne des œuvres françaises traduites, IF Verso, comprenant plus de 70 000 œuvres traduites vers plus de 40 langues.

Naissance de la traduction automatique

L’histoire de la traduction automatisée démarre réellement en 1946 par des publications concomitantes de l’anglais Andrew Booth et l’américain Warren Weaver, mathématicien employé à la Rockefeller Foundation. Le mémorandum Translation rédigé par ce dernier en 1949 est tenu pour le premier traité sur la traduction automatique et place la traduction au centre d’un faisceau de disciplines (logique, mathématiques, statistiques et probabilités, neurologie et cybernétique). Rapidement ces travaux scientifiques trouvent application car la guerre froide s’est installée et il n’est pas anodin d’assister, en janvier 1954, à l’expérience conjointe Université de Georgetown-IBM démontrant qu’une machine (IBM 701) peut traduire facilement plus de 60 phrases du russe vers l’anglais (cette même année, au Birbick College de Londres, une machine APEXC effectue une traduction rudimentaire de l’anglais vers le français). Le lancement en orbite du premier Spoutnik soviétique, le 4 octobre 1957, fera ensuite électrochoc sur le complexe militaro-scientifique américain : le nombre de revues techniques traduites du russe vers l’anglais va tout simplement décupler en peu de temps.

En 1966, cependant, s’appuyant sur les travaux de Yehoshua Bar-Hillel, préconisant une traduction humaine assistée par ordinateur plutôt qu’une traduction entièrement automatisée, l’Automatic Language Processing Advisory Committee (ALPAC) américain, institué en 1964, produit un rapport concluant que la traduction automatique (TA) ne mérite pas les ressources dédiées à son développement, notamment vu le faible coût des traductions humaines. Les financements sont drastiquement réduits, mais l’industrie persiste… En 1968, le Dr. Peter Soma fonde Systran, l’une des plus anciennes entreprises de traduction automatique, qui va œuvrer sur différents projets gouvernementaux, comme en 1973 la traduction de l’anglais vers le russe en 1973 des documents du projet spatial Apollo-Soyouz. Dans les années 70, le système METEO canadien commence à traduire les prévisions météorologiques de l’anglais vers le français (80 000 mots par jour), l’Institut Français du Textile utilise la TA pour convertir des abstracts du français vers l’anglais, l’allemand et l’espagnol, Xerox et Systran développent avec succès un outil traduisant les manuels techniques du géant informatique. En 1972, le succès du système Logos, traduisant des manuels militaires américains en vietnamien lors de la guerre du Viet-nam, remet la traduction automatique dans la course.

En 1988, Systran inclut son programme de traduction au nouveau service en ligne développé par la poste française : le Minitel. L’année suivante, la société Trados est la première à commercialiser la technologie des mémoires de traduction.

En 1999, le moteur de recherche AltaVista créé par Digital Equipement Corp développe Babel Fish, un premier service de traduction en ligne, basé sur une technologie Systran, capable de traduire des pages web en 38 langues. Yahoo! conservera ce service lors du rachat d’AltaVista en 2003, jusqu’en 2012, date d’adoption du Bing Translate de Microsoft. Google suit Yahoo! en lançant un système de traduction automatique développé par Systran mais en 2007, bascule vers une technologie interne basée sur l’analyse statistique. L’ingénieur allemand Franz-Josef Och, vainqueur d’une compétition de vitesse de traduction automatisée organisé par le DARPA* en 2003, devenu chef du Développement Traduction de Google, annonce, en 2012, traduire assez de textes pour remplir un million de livres par jour. Un succès qui s’est notamment construit sur les bases de données linguistiques de l’ONU…

En 2014, Microsoft livre Skype Translator, application permettant, à date 2020, de traduire en temps réel des conversations à partir de 60 langues vers 11 langues, notamment anglais, espagnol, français, allemand, chinois (mandarin), italien, portugais, arabe et russe. De nombreuses organisations et entreprises utilisent désormais l’intelligence artificielle sous forme de traduction automatique afin de réduire leurs coûts de traduction : des plateformes comme Google Translate, DeepL ou Microsoft Translator conjuguent les bénéfices des derniers algorithmes de traduction automatique neuronale (NMT) et l’accès aux données linguistiques massives issues des moteurs de recherches, réseaux sociaux et sites d’e-commerce. Depuis 2014, la place de marché eBay, plate-forme d’échange de biens entre plus de 200 pays, a ainsi boosté le commerce international en introduisant un système propriétaire de traduction. Dans l’eBay machine translation (eMT), qui s’appuie sur du machine learning, les paires de langues sont introduites progressivement. L’incidence de la paire de traduction anglais-espagnol a révélé que l’eMT a accru de 17,5 à 20,9 % les exportations américaines vers les pays latino-américains.

Selon l’Institut CSA Research, les entreprises devront traduire le contenu dans un nombre croissant de langues « de niche » afin d’atteindre des économies de petite taille, mais à croissance rapide. Alors qu’environ 14 langues suffisent aujourd’hui pour atteindre environ 75 % des utilisateurs d’Internet dans le monde, pour atteindre les 20 % suivants, il faut en ajouter environ 40 autres. D’ici 2027, CSA estime que les entreprises devront traduire dans plus de 60 langues pour atteindre 96 % de la population en ligne.

* : Le Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA) est une agence du département de la Défense des États-Unis chargée de la recherche et développement des nouvelles technologies destinées à un usage militaire. Il est à l’origine de nombreuses technologies, notamment l’ARPANET, devenu Internet.

Une histoire en marche

Les formidables développements technologiques conçus en moins d’un siècle ont profondément renouvelé les acteurs et marchés d’une profession vieille de plusieurs millénaires. Mais ce que l’on nomme désormais la « biotraduction », soit la traduction humaine, demeure et ne risque pas de s’éteindre tant les besoins nécessitant son recours sont liés aux différents modes de traduction actuellement imaginables (voir Nos marchés). Il reste, comme le dit Claude Hagège, une langue de l’échange : la traduction.

Le besoin continu d’expertise dans des domaines spécifiques et de très haute précision, combiné à la traduction automatique et à des modèles de plateforme, est en fait très prometteur. Les outils modernes stimulent les capacités des traducteurs professionnels plutôt que de remplacer les humains dans le haut de gamme du marché de l’entreprise, augmentent la capacité des fournisseurs à gérer un volume considérablement accru tout en répondant aux exigences strictes de la traduction hautement spécialisée dans les domaines de la santé, du droit, de l’ingénierie et d’autres secteurs techniques. La croissance restera saine dans ce segment du marché et les prix baisseront plus lentement que pour la traduction moins spécialisée. Même les petites entreprises auront une portée mondiale auparavant réservée aux plus grandes marques, par des campagnes marketing globales en plusieurs langues, jusqu’ici à coût prohibitif.

Globalement, la traduction est aujourd’hui un marché mondial pesant plus de 50 milliards de dollars en 2020, avec ses entreprises (18 000 environ) fournisseurs de services technologiques ou agences de traduction orientées vers des entreprises et organismes clients, et une population de linguistes, souvent indépendants, estimée à 640 000 personnes dans le monde. L’accroissement des échanges mondiaux, la reconnaissance accrue des quelques 7 000 idiomes différents parlés dans le monde, laisse de belles perspectives à cette activité, devenue objet d’étude, dans toutes ses diversités.

Selon l’historien Michel Ballard , l’idée même d’une histoire de la traduction est un phénomène très moderne, lié à l’émergence, au XXe siècle, de la traductologie. Ce champ de recherche complexe mêlant entre autres histoire, linguistique et sociologie, accompagne la croissance et la professionnalisation de ce métier depuis les dernières décennies et ne devrait pas cesser.

Pour aller plus loin

  • Ballard Michel, De Cicéron à Benjamin. Traducteurs, traductions, réflexions (1992) Lille, PUL, 1995. 
  • Ballard Michel, Histoire de la traduction, de Boeck, Bruxelles, 2013.
  • Banoun Bernard, Poulin Isabelle et Chevrel Yves (dir.), Histoire des traductions en langue française. XXe siècle, Lagrasse, Verdier, 2019.
  • Baker Mona et Saldanha Gabriela (dir.), Routledge Encyclopedia of Translation Studies, Londres, Routledge, 2008, 2e éd. 
  • Benjamin Walter, « La tâche du traducteur », in Mythe et violence trad. de M. Gandillac, Denoël, 1971, (Heidelberg, 1923). 
  • Berman Antoine, L’Épreuve de l’étranger. Culture et traduction dans l’Allemagne romantique Paris, Gallimard, 1984. 
  • Cachin Marie-Françoise, La Traduction, Paris, éd. du Cercle de la librairie, 2007.
  • Cassin Barbara (dir.), Vocabulaire européen des philosophies. Dictionnaire des intraduisibles Paris, Le Seuil/Le Robert, 2004. 
  • Delisle Jean, Réflexions sur l’historiographie de la traduction et ses exigences scientifiques 
  • Delisle Jean et Woodsworth Judith (dir.), Les traducteurs dans l’histoire, Québec, Presses de l’Université Laval, 2014.
  • Eco Umberto, Dire presque la même chose. Expériences de traduction, trad. Myriem Bouzaher, Paris, Grasset, 2007. 
  • Green Julien, Le Langage et son double, Paris, la Différence, 1985.
  • Hagège Claude, Contre la pensée unique, Paris, Odile Jacob, 2012. 
  • Humboldt Wilhelm von, Sur le caractère national des langues et autres écrits, trad. Thouard Denis, Paris, Le Seuil, 2000. 
  • Ladmiral Jean-René, Traduire : théorèmes pour la traduction (1979) Paris, Gallimard, 1994. 
  • Larose Robert, Théories contemporaines de la traduction Sillery, Presses de l’Université du Québec, 1989, 2e éd. 
  • Mounin Georges, Les Belles Infidèles (1955) Lille, PUL, 1994. 
  • Mounin Georges, Les Problèmes théoriques de la traduction Paris, Gallimard, 1963. 
  • Oseki-Dépré Inês, Théories et pratiques de la traduction littéraire Paris, Armand Colin, 1999. 
  • Palou Anthony, article du Figaro autour du thème « Le métier de traduire », 2007. 
  • Oustinoff  Michaël, La Traduction, Paris PUF, 2003.
  • Oustinoff  Michaël, Traduire et communiquer à l’heure de la mondialisation, Paris, CNRS Éditions, 2011.
  • Samoyault Tiphaine, Traduction et violence, Paris, Seuil, 2020.
  • Steiner George, Après Babel. Une poétique du dire et de la traduction (1975) trad. Lotringer Lucienne, Paris, Albin Michel, 1978.
  • Venuti Lawrence, The Translator’s Invisibility. A History of translation, Londres, Routledge, 1995.

 

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De 3000 av. J.-C. au Ier siècle
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